Voyage à Tréguier

Anatole Le Braz étant l’un de mes (nombreux) sujets de recherche, je me devais avant la fin de l’écriture de mon texte de me rendre dans le Trégor. Chose faite ! Nous sommes allés à Tréguier (Landreger en breton), mais je puis affirmer que nous n’y retournerons jamais de notre plein gré ! Jamais !
Explication !
La ville — le mot « bourg » serait approprié, car à peine 2 350 âmes hantent le lieu. Je dis « hanter », car les gens ici nous ont paru très froids, fermés à autrui et même hostiles envers le touriste. Des spectres seraient plus enthousiastes ! Les îliens ont souvent mauvaise réputation — ce n’est pas tout à fait injustifié et je confesse éprouver une certaine indulgence à leur endroit —, mais les Trécorrois (ou Trégorrois) n’ont rien à leur envier. J’avoue ne jamais avoir connu une telle expérience en Bretagne ! Tant et si bien que, malgré ma réservation (non remboursable) de deux nuits dans une superbe maison d’hôtes en face de la cathédrale, nous sommes rentrés le jour même. À 17 h, j’avais compris que je ne résisterais pas à cette atmosphère délétère. Je ne me sentais pas en harmonie ni en paix à Tréguier. La ville est superbe : maisons à pans de bois, joliment de guingois, pierres magnifiques, mais tout vous glace les os d’une inexplicable manière. Je suis extrêmement sensible aux lieux, aux pierres, aux êtres et aux forces invisibles…
 
 
 
 
 
 
Et… Quelque chose manquait ! Pas un seul bar digne de ce nom ! Ma réflexion a de quoi faire sourire, mais cela démontre très concrètement l’absence de convivialité du lieu. Pour déjeuner, nous fûmes refoulés (tout était, paraît-il, complet) partout, et nous échouâmes, de guerre lasse, dans un boui-boui désert. Dans l’un des établissements que nous convoitions, une table fut même trouvée pour des locaux arrivés après nous. Le procédé est choquant. Ne pas avoir le sens de l’hospitalité est une honte pour un lieu qui ne vit que du tourisme. Aller visiter la ville, mais allez vous restaurer et gîter ailleurs ! Palsambleu !
Je pourrais formuler quelques critiques à l’égard de Douarnenez, mais je crois que la majorité des habitants se montre urbaine. Douarnenez est une ville de contradictions, mais c’est une ville vivante et assez merveilleuse. Tréguier vous donne envie de fuir !
Le décor étant posé, je voudrais parler de ce qui m’a, néanmoins, enchantée.
La cathédrale est sublime : vous pénétrez dans son antre et c’est à la fois une chape d’obscurité qui tombe sur vos épaules, vous abat et une atmosphère qui convoque tous vos sens ; vous êtes pris dans ses plis et replis, votre regard s’élève et vous ressentez le sublime et la grandeur de la force qui a élevé ce monument. La cathédrale mérite, à elle seule, plusieurs heures, pour être lue — oui, lue, car les édifices religieux sont des livres richement illustrés, et les édifices bretons plus que les autres : il y a ici une forme de syncrétisme propre à la Bretagne. La cathédrale est dédiée à saint Tugdual, moine gallois fondateur de Tréguier, venu en Armorique pour évangéliser.
Le tombeau de saint Yves s’y trouve, ainsi que les reliques de saint Tugdual. Considéré comme le fondateur de la cité épiscopale de Tréguier, saint Tugdual appartient au groupe des sept saints* fondateurs de la Bretagne.
 
 
Leur renommée donna naissance au Tro Breiz(h) — le « tour de Bretagne » —, ce pèlerinage dévolu aux sept saints qui conduisait les fidèles de sanctuaire en sanctuaire et, à la fin, le fidèle était censé avoir gagné son paradis ! À Tréguier, c’est dans la cathédrale que les pèlerins venaient rendre hommage à Tugdual. Il y a mille et un détails à relever et des histoires à collecter. Je le ferai cum libris.
Quelques images jointes de la cathédrale.
 
 
Une foule d’ex-voto entourent le tombeau de saint Yves, saint auquel Le Braz consacre une grande part d’Au pays des pardons. « C’est une tradition en Bretagne que chaque saint a sa spécialité curative. (…) Yves, lui, est, selon l’expression populaire, « bon pour tout ». De là sa supériorité. On peut s’adresser à lui en n’importe quelle occurrence. “ Lorsque saint Yves s’est mis une chose dans la tête, il en vient toujours à bout.” Telle est la conviction générale. Aussi, tandis que la plupart des vieux thaumaturges locaux ont vu, en ces derniers temps, décroître leur prestige, le sien n’a fait qu’augmenter ; comme me disait une vieille, il les dépasse tous de son bonnet carré. Il est aux yeux des Bretons, le savant, le docteur par excellence ; et ils ont une foi invincible dans ses lumières, certains, d’ailleurs, qu’il n’en usera jamais pour les tromper.
Car il n’est pas seulement la science même, il est encore la droiture incarnée. C’est le grand justicier, l’arbitre impeccable et incorruptible. L’image la plus fréquente que l’on donne de lui le représente assis dans un tribunal, entre le bon pauvre dont il accueille la requête et le mauvais riche dont il repousse la bourse. Cela est d’un symbolisme transparent et naïf. Soyez assurés que le bon pauvre personnifie le peuple breton lui-même, ce peuple de miséreux durcis à la peine, pour qui les conditions de la vie sont demeurées si précaires et sur qui n’a pas cessé de peser le long héritage d’oppression et d’iniquité dévolu à la plupart des communautés celtiques. »
 
 
 
 
Ce qui m’a le plus frappée, ce sont les vitraux de la chapelle Saint-André consacrés à la Grande Guerre, un triptyque de Henri-Marcel Magne (1877-1944) et de la maison Champigneulle, daté de 1921. Ils représentent notamment le naufrage du cuirassé Bouvet, coulé par une mine lors de la bataille des Dardanelles, en 1915. L’homme représenté debout est le capitaine de vaisseau Valentin-Marie Rageot de La Touche, qui demeura à son poste lorsque le navire sombra, le 18 mars 1915.
 
 
 
 
Hormis la cathédrale, je conserverai en moi l’image du Bois du Poète,
 
où nous nous sommes rendus pour admirer la stèle d’Anatole Le Braz, mal entretenue, car on ne parvient plus à lire cette citation, si l’on n’en connaît pas l’existence : « Je suis un fils des monts adopté par la mer ».
 
Les cendres d’Anatole y furent transférées le 8 juillet 1928.
J’ai particulièrement aimé le vieux cimetière (le lieu le plus vivant de Tréguier et je le dis sans ironie) et ce n’est pas le merveilleux Bertrand Beyern qui me contredirait, car les cimetières sont très bavards. Les tombes des soldats allemands, victimes de la Grande Guerre, sont émouvantes.
 
 
Mourir loin de son pays pour une guerre absurde — elles le sont toutes — ajoute du malheur au malheur. Mais savoir respecter les morts, tous les morts, est le devoir de la civilisation et ces tombes illustrent ce principe.
Ce cimetière était un élément important de notre visite, car dix membres de la famille Lebras** y sont enterrés.
 
 
Beaucoup périrent le même jour, le 20 août 1901 ; Léon Marillier, beau-frère d’Anatole Le Braz et préfacier de la première édition de La Légende de la mort, survécut d’abord au naufrage, mais mourut presque deux mois plus tard des suites du drame.
Ce jour-là, dix-sept personnes prirent la mer à Pleubian, sur la rive droite de l’embouchure de la rivière de Tréguier. La barque fit naufrage : treize personnes périrent et quatre furent sauvées. Ayant été nommé à la faculté Rennes à partir de la rentrée de 1901, Anatole Le Braz s’y était rendu avec sa femme afin de trouver un logement ; il ne se trouvait donc pas sur les lieux du naufrage. Il apprit le drame le lendemain, à Tréguier.
Léon Marillier ne voulait pas embarquer, mais sa femme, Jeanne, l’avait persuadé. Quand la barque, bien trop chargée, se renversa, un témoignage rapporte que Léon Marillier et une femme étaient agrippés chacun à une pièce de bois. Cette nuit-là, Marillier ne put déterminer, paraît-il, si cette femme était son épouse ou sa belle-sœur. Les secours vinrent trop tard. Selon le récit qu’en donne Le Braz, les gens qui entendaient crier ne vinrent pas, s’imaginant que c’étaient les voix des noyés, les âmes des morts. La mer rendit les corps pendant plusieurs jours. Seul survivant de la famille, Léon Marillier fut découvert à l’aube, encore vivant, mais son agonie se prolongea pendant presque deux mois.
Parmi les victimes du naufrage de la Marie-Thérèse : le père d’Anatole, Nicolas Lebras, sa belle-mère, plusieurs de ses sœurs, dont Jeanne, surnommée affectueusement « Peti’Man ».
 
 
 
Anatole évoque cela, d’une manière qui étonne, car il semble fataliste et dépourvu d’une once d’amertume, dans la préface à sa seconde édition de La Légende de la mort :
« Sans elles [les légendes qui perpétuent la croyance en la survivance des âmes des morts], sans leur tyrannique empire sur des esprits terrifiés, il est probable qu’il n’eût point péri, ni peut-être plus d’un de ceux qui le précédèrent dans le trépas. Lorsque, après l’engloutissement de la barque qui le portait, lui et les autres, le courant l’eût déposé sur le récif auquel il dut de ne disparaître pas noyé, ce fut en vain qu’il emplit l’étroit estuaire marin du cri forcené de sa détresse. La côte était cependant assez rapprochée pour qu’il pût distinguer non-seulement le profil des maisons, mais jusqu’aux ombres des gens dans le cadre des vitres encore éclairées. A tout instant, il se disait : « On va venir ». Point. Les lumières du rivage s’éteignirent l’une après l’autre et personne ne bougea. Il cria toute la nuit : toute la nuit, on le laissa crier. Ce n’est qu’à l’aube — à l’aube, remarquez bien — qu’on se décida enfin à recueillir cette épave humaine que la mer avait épargnée et qu’un secours moins tardif nous eût sans doute permis de conserver à la vie, à la science, à toutes les nobles choses qu’il aima. Et pourquoi le secours ne vint-il que lorsqu’il ne pouvait plus servir qu’à prolonger la plus atroce des agonies physiques et morales ? Une femme de pêcheur à qui j’en faisais tristement reproche me répondit en baissant la tête : “ Oh ! nous entendions bien les appels : ils déchiraient assez la nuit ! Mais, à cause de cela même, nous croyions que c’étaient les Ames de l’Enfer de Plougrescant qui hurlaient.”
Notez qu’il n’y a pas de marins plus intrépides que les habitants de cette côte. Ils se font un jeu quotidien de mépriser la mort. Mais ils ont des morts une peur irraisonnée, une peur sauvage capable de tout abolir en eux, même le plus élémentaire sentiment d’humanité. Dieu me garde de le leur imputer à crime ! Ce n’est point leur faute s’ils n’ont pas encore répudié l’antique héritage d’une race sur qui pèse si lourdement le joug des superstitions primitives, oppressa gravi sub relligione. Puissent du moins les bienfaits de l’instruction moderne libérer les cerveaux de leurs fils de ces fantômes d’un autre temps ! Puisse La Légende de la Mort n’être bientôt plus pour les Bretons qu’un souvenir, embaumé par l’un d’eux aux pages de ce livre, comme dans un linceul ! »
Admirons la sculpture qui, près des tombes, représente Léon Marillier et son épouse, Jeanne.
 
 
NOTES
* Les sept saints de Bretagne :
Saint Samson — évêché de Dol ;
Saint Malo — évêché de Saint-Malo ;
Saint Brieuc — évêché de Saint-Brieuc ;
Saint Tugdual — évêché de Tréguier ;
Saint Pol Aurélien — évêché de Saint-Pol-de-Léon ;
Saint Corentin — évêché de Quimper ;
Saint Patern — évêché de Vannes.
**Anatole avait celtisé son nom (Lebras — selon son acte de naissance) en « Le Braz », à savoir « Le Grand ».