Filomena Cadoret

Je voudrais évoquer aujourd’hui Filomena Cadoret, couturière et poète de langue bretonne. Une figure magnifique, au propre et au figuré, que j’ai rencontrée en écrivant mon étude consacrée à Anatole Le Braz.
Qui se souvient encore d’elle ?
Deux livres ont paru assez récemment (2017 et 2018) et lui sont consacrés (voir les couvertures jointes).

J’avoue être captivée par cette femme. D’abord par son regard, puis par ses mots et, enfin, par sa destinée. La beauté de sa poésie est d’une époque plus héroïque et plus haute, moralement et esthétiquement, que la nôtre — cette dernière est si individualiste sous prétexte d’inclusion et si vulgaire sous couvert de liberté… Chants purs de l’âme.
Deux fidélités irriguent l’œuvre de Filomena Cadoret : l’amour de Dieu et l’amour de la Bretagne, indissociables chez elle d’une langue, d’un pays natal et d’un monde populaire qu’elle chante moins comme un décor que comme une patrie spirituelle.
Dieu et la patrie ! Tout ce que notre époque déteste… Et pourtant…
Marie-Philomène Cadoret, dite Filomena ou « Koulmig Arvor » (petite colombe d’Arvor / arvor= littoral breton) est née en 1892 et morte à Rostrenen le 4 mars 1923, épouse de Joseph-Marie-Michel Le Velly, décédé en 1919. Le mariage est attesté par la magnifique allocution prononcée à Bonen (Côtes-du-Nord à l’époque et Côtes-d’Armor de nos jours), par le prêtre, le 28 novembre 1917, conservée sur Gallica.
Filomena épousa son filleul de guerre, blessé au front en 1915 et revenu tuberculeux deux ans plus tard. Anatole Le Braz, avait été profondément ému par la voix de cette jeune chanteuse en costume traditionnel, lors de l’hommage rendu à Lise Bellec en 1912, au chevet de sa tombe. Son époux écrivait également des poèmes publiés dans La Croix des Bretons. Il meurt en 1919, à l’âge de 31 ans. En avril de cette année-là, la jeune femme met au monde une petite fille, Thérèse. La maman décédera dans leur maison de Bonen, non loin du canal de Nantes à Brest le 4 mars 1923, douze jours avant sa fille. Elle meurt, elle aussi, de la tuberculose.
Je joins la préface d’Anatole Le Braz, écrite en breton, au livre de sa compatriote, Mouez Meneou Kerné (Voix des monts de Cornouaille), et la traduction, car il parle merveilleusement d’elle.
Nous ne sommes pas encore bretonnante, nous nous référons à la traduction de cette préface par le père Yvon Motreff parue dans l’ouvrage de Claude Aimé-Marie Cadoret (Héritage, 1916-1918 : Marie-Philomène Cadoret, Moëlan-sur-Mer, Les Éditions de la Com’Edit, 2018), mais nous ne l’avons pas reprise comme telle ; nous l’avons amendée en vérifiant chaque mot et chaque construction pour demeurer au plus près du texte breton de Le Braz et de son style.
Dans la préface de Le Braz, la couturière devient une figure de la poète : elle coud des habits, mais surtout des chants, des rêves, des formes symboliques pour la Bretagne. L’évocation de la couture n’est pas anecdotique. Elle fait de Filomena Cadoret une figure de médiation entre le travail humble des mains et la puissance symbolique du poème offert par le chant. À cet égard, le passage peut être rapproché de la célèbre méditation proustienne du Temps retrouvé, où le narrateur, songeant à son livre futur, imagine qu’il travaillera près de Françoise, « presque comme elle », et qu’en épinglant des feuillets supplémentaires il bâtira son livre « tout simplement comme une robe ». Chez Proust, la couture donne le modèle matériel de la composition littéraire ; chez Le Braz, elle devient le modèle mythopoïétique d’une identité bretonne à revêtir, à réparer et à transmettre. La couturière n’habille plus seulement les corps : elle habille la langue, le pays, la mémoire collective…

« BIENVENUE
Vous m’avez demandé, ma chère compatriote, d’écrire un mot de bienvenue en tête de votre petit livre. Voici donc ce mot, un mot que je voudrais voir lu par le monde entier, afin que le monde entier sache qu’il est né à la vieille Bretagne une fille sans pareille, et que souffle en son cœur, plus jeune que jamais, l’awen* de nos anciens druides, au temps où l’on coupait, avec des faucilles sacrées, le vert rameau de gui dans la forêt de Brocéliande.
Il n’y a pas de harpe dans vos mains, ô Filomena. Vos doigts n’ont appris qu’à coudre, mais votre esprit vole au-dessus de votre aiguille, votre esprit est une libellule** aux ailes lumineuses , et il sait coudre de beaux rêves, qui dureront plus longtemps que tous les corsages et toutes les jupes sur lesquels vos yeux clairs se seront attachés, ô jeune couturière. Non ! Il n’y a pas de harpe dans vos mains, mais l’âme chante dans votre voix, et où est la harpe d’argent ou la harpe d’or capable de sonner comme elle ?
Je n’ai entendu cette voix charmante qu’une seule fois ; mais, aussi longtemps que je vivrai, je l’entendrai encore, comme au jour béni — vous vous en souvenez — où elle s’éleva, sous le ciel chargé de nuages, pour louer une vieille conteuse endormie dans le cimetière de Penvénan. Pauvre chère Lise Bellec*** ! Bien des choses belles avaient été dites sur elle, et en français et en breton, par des gens accoutumés à bien parler. Mais, lorsqu’une Cornouaillaise, vêtue à la mode de Rostrenen, s’approcha de la tombe et se mit à chanter, les mains croisées sur son tablier, la complainte funèbre qu’elle avait composée pour la petite femme du Trégor, tous ceux qui étaient là baissèrent la tête, comme si l’Esprit des grands Bardes, l’Esprit de Gwenc’hlan et de Taliesin, revenait à la vie sur les lèvres de la chanteuse. Adieu, dès lors, les gens savants ! Tous inclinaient leur cœur devant l’humble couturière, car dans cette jeune fille la vieille Bretagne revivait ; la vieille Bretagne rajeunissait !
Que Dieu vous bénisse, Filomena Cadoret ! Que vos chants soient bien accueillis dans chaque maison de Bretagne et par chaque Breton ! Qu’ils soient chantés sur terre et sur mer ! Il y a en eux une foi profonde et une espérance tenace. Non, non, il n’est pas encore mort, le pays de Velléda, le pays de Viviane ! Ce petit livre contient une grande leçon. Je ne formerai pour lui qu’un seul vœu : qu’il enseigne à chacun ce qu’il m’a enseigné à moi-même — aimer de plus en plus notre race, notre pays et notre langue, et être sûr que, tant qu’il y aura des couturières comme Filomena Cadoret pour leur coudre de tels habits, ils ne mourront jamais.
Anatole Le Braz
Port-Blanc, le 3 septembre. »
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* L’inspiration celtique. Le mot existe en gallois, en cornique et en breton. Cf. les captures du dictionnaire de gallois de D. S. Evans. Le souffle divin qui inspire le poète. Le lien avec le divin.

Cf. Le Livre de Taliesin (manuscrit des XIIIe-XIVe siècles, qui contient pour une part les textes les plus anciens en gallois dudit Taliesin, poète du VIe siècle, qui se confond avec la figure mythique du même nom, parfois aussi assimilé à Merlin/Myrddin) : le poète y est décrit comme traversé par l’awen.
** Noadez-er : correspond à nadoz-aer / nadoez-aer, littéralement « aiguille d’air », mais lexicalement : « libellule » ; noadez est une graphie ancienne ou dialectale correspondant à nadoz / nadoez, « aiguille ». Le Braz fait ici un glissement poétique : des doigts qui cousent, on passe à l’esprit devenu libellule lumineuse ; Le Braz joue sur l’aiguille et l’insecte, sans réduire l’image à l’une ou à l’autre.
Dans Where the Forest Murmurs, publié sous le nom de Fiona Macleod, pseudonyme de WIlliam Sharp, la libellule est explicitement comparée à un projectile féerique de Midir ( = seigneur du síd, amant/époux d’Étaín, puissance de l’Autre Monde) : elle demeure suspendue au-dessus d’une flaque comme l’un des “faery javelins of Midir” retenus en plein vol. Le rapprochement est intéressant…
*** Lise Bellec : conteuse trégorroise de Port-Blanc / Penvénan, qui fut pour Anatole Le Braz l’une des grandes voix populaires de la Bretagne orale ; à cet égard, il faut lire le texte de Le Braz intitulé « Lise Bellec », paru dans Le Clocher breton en août 1912.