Rushbearing

 

I. Une église, un lieu et une tradition

La plus belle et la plus émouvante église que j’aie jamais visitée de toute mon existence est celle  dans laquelle nous avons pénétré au Pays de Galles, l’été dernier : Saint Beuno Church, à Pistyll, sur la péninsule de Llŷn (en gallois, Penrhyn Llŷn), lorsque nous avons rendu visite à mon ami Andrew Birkin. Elle est sise sur la route des pèlerins qui vont à l’île de Bardsey (en gallois, Ynys Enlli).

C’est une petite Église médiévale où est encore pratiquée la tradition du rushbearing (ici, rush = jonc + to bear = porter, supporter…), qui consiste à tapisser le sol de joncs, d’herbes et/ou de paille. « An annual ceremony in northern districts of carrying rushes and garlands to the church and strewing the floor or decorating the walls with them; usually made the occasion of a general holiday. » (Oxford English Dictionary) C’est une ancienne fête religieuse durant laquelle des joncs étaient ramassés et transportés pour être répandus sur le sol de l’église paroissiale. Cette tradition remonte à l’époque où la plupart des bâtiments avaient des sols en terre battue. Ces joncs déposés sur le sol assuraient propreté et isolation à l’église. La fête était répandue en Grande-Bretagne, dès le Moyen Âge, et parfaitement établie à l’époque élisabéthaine, mais elle déclina, fatalement, au début du XIXe siècle, lorsque les sols des églises furent pavés. Dans cette église du Pays de Galles, la tradition perdure de nos jours.

II. Premier fil : la légende du moine et la suspension du temps — Barrie, Stevenson et Longfellow

Cette survivance concrète, prosaïque, d’un monde très ancien — cette église si modeste et si pure, ce sol jonché de paille, cette impression d’archaïsme liturgique et de durée préservée — m’a conduite, par association d’idées et d’émotions, vers un autre type d’expérience : celle d’un lieu où le temps semble se défaire. Cela m’a amenée, presque malgré moi, à associer, par une logique plus intime ou affective que par la seule raison, cet endroit si particulier à une légende qui n’était pas sans lien avec mes « familiers », Stevenson et Barrie. Arrêtons-nous un instant et contemplons les détours de la pensée, car le chemin est sinueux.

  1. M. Barrie dans Courage écrivit ceci :

« Parfois, la beauté déborde, nous dépasse ; c’est alors que les esprits s’aventurent loin de chez eux. Une éternité peut se passer, tout absorbés que nous sommes dans notre contemplation et notre écoute, car le temps est annihilé. Il est une très vieille légende que m’a racontée l’explorateur Nansen  — j’aime beaucoup la compagnie des explorateurs —, la légende d’un moine qui se promenait dans les champs quand une alouette se mit à chanter. Il n’avait jamais entendu d’alouette auparavant et il se tint là, fasciné, jusqu’à ce que l’oiseau et son chant se confondissent avec les cieux. Puis il s’en retourna au monastère et y trouva un portier qu’il ne connaissait pas, pas plus que ce dernier ne le connaissait. D’autres moines vinrent et tous lui étaient étrangers. Il leur affirma qu’il était le Frère Anselme, mais cela ne servit à rien. Ils finirent par se tourner vers les registres du monastère et ceux-ci leur révélèrent qu’il y avait eu un Frère Anselme, environ cent ans plus tôt. Le temps avait été occulté pendant qu’il écoutait l’alouette. »

Ce qui importe ici, ce n’est pas seulement l’anecdote, mais le motif qu’elle condense : celui d’une beauté si intense qu’elle arrache l’âme au temps ordinaire. Peut-être est-ce le même type d’opposition qui existe entre le Chronos et l’Aiôn grecs. R. L. Stevenson rapporte presque exactement la même histoire dans The Lantern-Bearers (Les Porteurs de lanternes, 1888), à quelques détails près.

Il est également impossible de ne pas penser à l’histoire du moine Félix racontée par Henry W. Longfellow dans The Golden Legend (La Légende dorée, 1851). Cette légende apparaît fréquemment dans des textes médiévaux latins anciens, mais naît, en premier lieu, d’une matrice celtique (récits de voyage vers l’Autre monde et du non-retour possible dans le monde d’origine : par exemple, le voyage de Bran Mac Febail, mais il est bien d’autres occurrences du motif), puis d’une christianisation du motif (Cf. les Sermons de Maurice de Sully). La suspension temporelle est toujours la marque de l’« Ailleurs ». En attribuant la légende du moine à un explorateur, Barrie induit subtilement, en quelque sorte, chez le lecteur, l’idée non formulée d’une spatialisation de l’éternité. Là où le moine médiéval accédait à Dieu par l’instant contemplatif, l’homme moderne expérimente l’abolition du temps dans des lieux où les repères spatiaux eux-mêmes se dissolvent — monde blanc glacé et sans horizon, îles retranchées chères au cœur de l’Écossais… Idée contenue dans le « Never Land », Pays du Jamais, qui est aussi le Pays du Toujours et de l’impossible retour. Idée développée dans la pièce de Barrie, Mary Rose. Cette beauté qui déborde, c’est le saut du logos dans le mythos, lorsque la vie intérieure, dont les profondeurs nous sont insondables et dont la compréhension n’est pas logique ni rationnelle, prend le pouvoir sur le prosaïque. L’alouette est également, en creux, une référence assez probable au poème de George Meredith, The Lark Ascending (L’Essor de l’alouette).

III. Le nœud : comment la légende du moine rejoint l’église de Saint Beuno…

Quel lien, dès lors, avec le début de mon propos et l’église au sol jonché de paille ? Précisément celui-ci : le lieu de Pistyll ne m’a pas seulement rappelé une coutume ancienne ; il a inscrit ma réflexion dans un réseau de légendes où le religieux, le merveilleux, le paysage et la distorsion du temps se nouent ensemble.

Grâce à Longfellow, nous gardons en mémoire l’histoire du moine Félix, narrée dans La Légende dorée. La source originelle est difficile à tracer, mais il appert que la tradition est enracinée en de nombreux lieux d’Europe. Edwin Sidney Hartland (1848-1927), avocat et homme politique anglais, folkloriste et anthropologue, auteur notamment de The Science of Fairy Tales, An Inquiry into the Fairy Mythology (1891), nous explique au chapitre VII (« La distorsion surnaturelle du temps au pays des fées ») de ce dernier ouvrage qu’au pays de Galles, le monastère en ruines de Clynnog-Fawr, fondé par saint Beuno, oncle (selon la tradition hagiographique) de sainte Winifred, fut décrit par un antiquaire gallois comme le théâtre d’un prodige semblable ; un petit bois voisin porterait encore le nom de Llwyn-y-Nef, littéralement le Bosquet-du-Ciel. Et ce fameux monastère de Clynnog-Fawr, fondé par saint Beuno, est situé dans le voisinage de mon église (moins de 13 kilomètres) ! Saint Beuno Church, à Pistyll, est dédiée précisément à ce même saint Beuno.

Un tantinet ébranlée, je découvre que le lieu même où se trouve mon église n’est pas seulement un lieu de pèlerinage vivant ; il appartient aussi à une géographie légendaire dans laquelle le temps se suspend, où les récits de ravissement hors du temps viennent se fixer dans le paysage. Le passage de Pistyll à Barrie n’est donc pas arbitraire : il repose sur un même imaginaire du décrochage temporel, attaché à la beauté, au sacré, à l’oiseau, au chant, à un retrait accidentel hors du monde temporel pour éprouver l’éternité.

Le lien avec Pistyll ne s’arrête donc pas à une simple proximité géographique : à partir de ce foyer hagiographique attaché à saint Beuno, c’est tout un lacis de récits fondés sur la suspension du temps qui se laisse entrevoir. Or ce motif, d’abord repérable dans un cadre chrétien et monastique, se retrouve aussi, au pays de Galles, dans le folklore des fées, puis dans la matière mythique elle-même.

IV. Second fil : d’autres occurrences du motif

À Pantshonshenkin, dans le Carmarthenshire, un jeune homme sortit à l’aube, un matin d’été, et disparut. Une vieille femme, Catti Madlen, prophétisa qu’il était tombé sous l’emprise des fées et qu’il ne recouvrerait la liberté que lorsque la dernière goutte de sève d’un certain sycomore se serait tarie. Lorsque ce jour advint, il revint enfin. Il avait passé tout ce temps à écouter le chant d’un oiseau, et croyait n’avoir laissé s’écouler que quelques minutes, alors que soixante-dix années s’étaient écoulées. La mise en forme est comparable, mais il y a un déplacement : ce n’est plus l’extase du moine ni le ravissement contemplatif d’un lieu saint qui crée le décrochage temporel, c’est l’emprise féerique de l’Autre Monde qui désaccorde le temps humain.

Ce thème ne se limite d’ailleurs pas au folklore local : il affleure aussi dans les grands récits mythiques en moyen-gallois. Dans le Mabinogi* de Branwen, fille de Llyr, les compagnons de Bran ( = corbeau) le Béni, tandis qu’ils portaient sa tête pour l’ensevelir dans la Colline Blanche à Londres, furent retenus sept ans à Harddlech, festoyant et écoutant le chant des trois oiseaux de Rhiannon — figure mythique en laquelle le professeur John Rhys (1840-1915), l’un des grands noms fondateurs des études celtiques modernes, voyait une ancienne déesse celtique…

En Allemagne et aux Pays-Bas, le récit est également largement attesté. Le motif ne se laisse donc pas enfermer dans le seul pays de Galles ou en Grande-Bretagne : il appartient à une constellation narrative européenne, dont la Bretagne offre, elle aussi, une version chrétienne populaire. Des méditations monastiques, nous pouvons passer sans long détour à un type de récit qui apparaît peut-être sous son expression la plus charmante dans le recueil des traditions chrétiennes de la Basse-Bretagne réunies par Luzel. Dans ce type, il est question des aventures d’un jeune homme chargé de porter une lettre à « Monsieur le Bon Dieu » au Paradis… Et, à présent, je reviens à mon sujet d’étude actuel : Le Braz !

* Les Mabinogion : recueil de onze histoires en moyen-gallois qui datent du XIIe et du XIIIe siècles, mais dont la tradition orale était plus ancienne. Les manuscrits ont été traduits en français, pour la première fois intégralement, par Joseph Loth — La Villemarqué en avait auparavant traduit des fragments. Aujourd’hui, l’édition française courante est celle traduite et annotée par le grand Pierre-Yves Lambert. Les Mabinogion sont au Pays de Galles ce que l’Iliade et l’Odyssée sont à la Grèce. « Mab » en gallois signifie « fils », mais l’origine étymologique est incertaine.

À noter la présence des chèvres sauvages (old irish goats) en liberté dans le cimetière de l’église, lesquelles auraient pu servir de modèle à Arthur Rackham pour illustrer Peter Pan dans les Jardins de Kensington. C’est ainsi que tout est lié dans mon univers. Il n’est nul hasard pour qui habite le monde en poète.