Fées

RÉENCHANTER LE MONDE

 
L’un de mes champs d’étude est la féerie, et c’est dans cet espace que j’ai rencontré les grands écrivains britanniques qui m’accompagnent depuis presque vingt-cinq ans ; c’est aussi, sans doute, ce qui explique en partie pourquoi, après des études en apparence plus académiques — à savoir un doctorat en philosophie —, je me suis lancée, à un âge où l’on thésaurise plus que l’on ne conquiert, dans de nouvelles études, celles des langues celtiques — essentiellement le vieil et le moyen irlandais, qui est ma langue de spécialité — et de la littérature celtique, notamment bretonne, comme si le compagnonnage de ces écrivains m’avait peu à peu reconduite, de manière très instinctive, vers les sources plus anciennes de cet imaginaire, vers ses arrière-plans mythiques, linguistiques et médiévaux ; de là, sans doute, ma passion pour le Moyen Âge, après avoir passé des années dans l’époque victorienne, puis édouardienne.
En France, les fées ne sont pas un sujet sérieux, sauf en Bretagne, mais même sous la plume d’un Le Braz, elles me semblent parfois un peu trop lyriques, distantes ou éthérées ; de Shakespeare à Barrie, en passant par George MacDonald, les fées ont, néanmoins, une place de choix dans l’âme de la Bretagne — la grande et la petite.

Je ne sais pas si mes compatriotes connaissent la merveilleuse œuvre de Bernard Sleigh (1872-1954). An Ancient Mappe of Fairyland, Newly Discovered and Set Forth (1917), Il s’agit d’une carte qui répertorie et « localise » tous les lieux féeriques de la littérature (https://www.davidrumsey.com/…/RUMSEY~8~1~284920…). Le monde des fées y est étudié sous un microscope en quelque sorte… Cette carte singulière, imprimée en couleur, conservée à la Bibliothèque du Congrès, mesure plus d’un mètre cinquante de long sur une cinquantaine de centimètres de large. On y trouve Humpty Dumpty perché sur son mur, les chevaliers du roi Arthur, les Argonautes, l’île du Jamais Jamais de Peter Pan, Hansel et Gretel, certains personnages de Shakespeare ou d’Andersen, des sirènes… Tous ces êtres, ce peuple dont parlent les comptines, les contes de fées et la mythologie ont trouvé leur foyer sur cette carte. C’est une œuvre sans réel équivalent à cette époque-là.

Première mouture de la carte : 

Carte finale :
Fascicule qui accompagnait la carte : 

 
Bernard Sleigh était un illustrateur, un peintre, un maître-verrier mais également un écrivain (il a, notamment, écrit une série de contes pour adultes, The Gates of Horn) et fut le cofondateur, en 1927, de la très sérieuse Fairy Investigation Society (FIS), active avant-guerre, relancée en 1949, puis refondée en ligne en 2013… La FIS avait pour mission la collecte de preuves et d’informations sur l’existence des fées, et Conan Doyle s’y intéressa. La société prospéra jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et, après sa relance de 1949, compta plus tard parmi ses membres Walt Disney.
L’admirable C. S. Lewis, qui aurait pu appartenir à cette société (mais pour en être membre, il fallait déclarer croire véritablement aux fées !), écrivit ceci à une Américaine en 1954 : « Merci pour votre lettre du 6, accompagnée du poème, que j’ai lu avec plaisir. Les fées — le peuple des Sidhe (prononcé shi) — font encore l’objet de croyances dans bien des régions d’Irlande, où elles inspirent aussi une vive crainte. J’ai séjourné dans un charmant bungalow du comté de Louth, où l’on disait qu’un bois était hanté par un fantôme et par des fées. Mais c’étaient ces dernières qui tenaient les gens du pays à l’écart. Voilà qui vous donne la juste perspective : un fantôme est beaucoup moins alarmant qu’une fée. Un homme du Donegal a raconté à une personne de ma connaissance que, rentrant chez lui un soir en longeant la plage, il avait vu une femme sortir de la mer, et que “son visage était aussi pâle que l’or”. J’ai vu moi-même le soulier d’un leprechaun, offert à un médecin par un patient reconnaissant. Il avait la longueur — et guère plus que la largeur — de mon index ; il était fait d’un cuir souple, légèrement usé à la semelle.
Mais ôtez-vous de l’esprit toute idée de créatures comiques ou charmantes. Elles sont fort craintes et on les désigne comme « le bon peuple », non parce qu’elles sont moralement bonnes, mais afin de s’attirer leurs bonnes grâces. Je n’ai trouvé nulle trace de quiconque croirait, ou aurait jamais cru, en Angleterre ou en Irlande, aux minuscules fées de Shakespeare, qui sont une invention purement littéraire. Les leprechauns sont plus petits que les hommes, mais la plupart des fées sont de taille humaine, certaines même plus grandes. » (notre traduction)
C. S. Lewis nous enjoint à définir ce que sont les fées et il ne s’agit certainement pas des fées de Sleigh ni de Doyle ou encore de Barrie, les fées du royaume de l’enfance, les petites fées victoriennes ou édouardiennes. Dans son essai très érudit sur la littérature médiévale et son prolongement dans celle de la Renaissance, The Discarded Image ( = littéralement, l’image mise de côté), il les nomme Longaevi, se référant à Martianus Capella (auteur du Ve siècle après J.-C.).
« L’autre choix possible eût été de les appeler Fées. Mais ce mot, terni par les pantomimes et les mauvais livres pour enfants, ornés des pires illustrations, s’avérait être un danger s’il était utilisé comme titre de chapitre. Il pourrait nous inciter à considérer le sujet avec, à l’esprit, quelque représentation moderne et préconçue de la Fée, puis à lire les textes anciens dans cette lumière. Bien évidemment, la bonne méthode est l’inverse : il faut aller aux textes avec un esprit ouvert et apprendre d’eux ce que le mot fée signifiait pour nos ancêtres. » (notre traduction)
Le médiévalisme romantique recomposera un imaginaire peuplé de fées, de nains et d’elfes empruntés à des strates diverses — folklore brittonique et gaélique, romance médiévale, traditions anglo-saxonnes et scandinaves — dont une partie sera ensuite remobilisée par le Celtic Revival, la reviviscence celtique.
Le propos de Sleigh est plus naïf que celui de quelqu’un de la trempe de C. S. Lewis. Son recueil, The Gates of Horn, se présente comme un ensemble de contes de fées : chaque récit relate la rencontre d’un humain avec une créature féerique dans la pure tradition celtique. Sleigh semble avoir réellement cru aux fées !! Bien que les éditeurs eussent commercialisé le livre comme étant destiné aux enfants, Sleigh l’avait écrit pour un public bien plus âgé : par exemple, un des personnages ingère du peyotl (un type de cactus dont on extrait une drogue hallucinogène — dont Artaud était familier) afin d’acquérir la capacité d’entrevoir le monde des fées…
En Grande-Bretagne, la Grande Guerre déplacera la féerie du folklore et de l’esthétique vers une fonction de consolation, d’évasion et de réenchantement du monde. Par exemple, avec Conan Doyle, le déplacement se veut empiriquement vérifiable : l’épisode des photographies de Cottingley prises en 1917 (supercherie bien connue et documentée à l’excès dont fut victime le père de Sherlock Holmes !) et divers articles dont « Fairies Photographed » (décembre 1920) ou « The Evidence for Fairies » (mars 1921) dans The Strand Magazine, puis le livre The Coming of the Fairies (1922) qu’il écrivit à ce sujet montrent comment la fée peut être associée à une croyance plus vaste, visant à rendre l’invisible pensable.
  

Conan Doyle était depuis longtemps un fervent spirite, avant la mort de son fils, Kingsley (mort des suites de la grippe espagnole, peut-être aussi parce qu’il était déjà très affaibli après avoir été grièvement blessé dans la Somme), mais sa disparition renforça sa conviction.

[Portrait spirite d’Arthur Conan Doyle avec la prétendue apparition de son fils Kingsley (1920). Source : Toronto Public Library. Il semble que la photographie ait été prise lors d’une séance avec son ami, William Hope, médium de son état…

On peut être médecin, avoir créé un personnage qui incarne la perfection du raisonnement logique, et être sensible à l’extrême au surnaturel et à ses manifestations…]
 
La fée a cessé d’être seulement un motif littéraire : elle incarne l’acceptation du surnaturel, plus vaste que ce seul motif, au sein du pensable ; et Conan Doyle n’est qu’un exemple parmi d’autres révélant cette transformation.
Ainsi, entre folklore, médiévalisme et médiévisme, spiritualisme et littérature dite enfantine, la féerie britannique des XIXe et XXe siècles ne relève ni d’une seule tradition ni d’une seule fonction. Elle constitue un lieu de superposition, de survivance et de recomposition. Peut-être est-ce cela, en somme, qui m’y retient depuis si longtemps : non pas le charme superficiel, presque vulgaire parfois, des petites fées, mais la puissance plus ancienne, plus ambiguë et plus inquiétante d’un imaginaire qui n’a jamais entièrement renoncé à réenchanter le monde et à trouver en lui d’autres mondes qui échappent au premier regard.