Le K barré

La première chose qui m’a étonnée, puis peinée, lorsque je suis devenue bretonne, c’est le constat que peu de Bretons parlaient leur langue et que ceux qui la connaissaient ne s’entendaient pas toujours — dans les deux sens de ce verbe. J’y reviendrai…
Aujourd’hui, à l’occasion de la lecture d’un plaisant et fort bien documenté opuscule consacré à ce qui peut apparaître comme une fantaisie typographique, je voudrais parler du K barré.

Le K barré est une lettre qui a disparu de la langue bretonne pour des raisons d’uniformisation de la langue justifiées par l’État français. En effet, en 1895, le Conseil d’État va œuvrer pour interdire ce K barré. L’interdiction sera fermement rappelée, soixante ans plus tard, dans le cadre de l’état civil, car ce signe est réputé constituer une « altération manifeste de l’orthographe ».

Le K barré est vieux d’au moins cinq siècles et son utilisation sous cette forme (cf. la photographie jointe) va devenir exclusive à la fin du XVIIIe siècle.

Le K barré n’est pas étrange aux yeux du lecteur de manuscrits écrits en latin, car il existe en latin médiéval et il abrège les mots « kalendas » (« calendes), « karta » (pour « charta »/« carte ») et « kartula » (pour « chartula »/« petit papier »). À noter que ce K barré existe également en vieux-norrois pour le mot « roi » (« konungr »), par exemple, mais la barre est située en haut et non en bas de la lettre.

Page du dictionnaire d’Adriano Cappelli, un dictionnaire des abréviations en latin et en italien, la bible des transcripteurs de manuscrits.

Ce K barré présente une ressemblance avec le P barré utilisé par les scribes du moyen-âge comme abréviation de « PER ». En effet, ce K barré est également une abréviation, celle de « KER ». « Ker » provient de « caer » qui, en vieux et moyen breton (cf. le dictionnaire de Léon Fleuriot), mais également en gallois (cf. le dictionnaire GPC), désigne un endroit fortifié puis, à partir du Xe siècle, un hameau. Il est dérivé, selon Fleuriot, de la racine *qagh « saisir, enclore ». D’où le nombre conséquent des localités avec ce préfixe dans toute la Basse-Bretagne. Le préfixe se retrouve également dans une multitude de patronymes.

Au XXe siècle, le mot « ker » est quelque peu dévoyé et supplante « ty » / « ti » (la « maison »). « Ty » est la graphie la plus ancienne, même si deux graphies ont coexisté, puisque « ti » est déjà attesté en 1659 par le célèbre père Maunoir, auteur d’un catéchisme en breton, avec dictionnaire grammaire et syntaxe.  « Ti » est la graphie adoptée comme norme aujourd’hui (cf. le dictionnaire de Le Gonidec) pour désigner une maison, mais une demeure plutôt cossue, bourgeoise. La différence entre les deux mots, « ti » et « ker » recouvre partiellement celle de « house » par opposition à « home » en anglais. « Ti » / « Ty » désigne la maison dans le sens matériel, « ker » la maison en tant que lieu de vie, foyer, et peut désigner un ensemble de maisons. Aujourd’hui, « ti+ker » désigne la mairie.

Peu à peu, le K barré va disparaître des documents officiels. Cependant, les Bretons résistent (encore de nos jours !) et certains, désireux de faire perdurer leur langue, et ainsi leur culture, ont fait s’adapter l’orthographe des mots commençant par « Ker ». Pour certains noms, la barre va s’intercaler entre le K et la lettre suivante. Elle va se transformer en un slash ou en une apostrophe. Sous sa variante K/ ou K’, cette lettre est toujours vivante.

Le K barré devient alors un marqueur identitaire au même titre que le « n tilde », qui a engendré certaines polémiques relatives à la graphie du prénom Fañch (= François en français).

Quelques Bretons, dont le patronyme commence par ce K barré, refusent, à juste titre selon moi, de renoncer à cette orthographe. C’est le cas du réalisateur Gustave Ꝃvern (Kervern).

À noter que l’on trouve ce K barré dans les patronymes inscrits sur certaines boîtes à crâne de Saint-Pol-de-Léon. Cf. la boîte à crâne à droite de ma photographie jointe : « Huon de Ꝃmadec » = Huon de Kermadec.

Une police de caractère onciale (graphie des alphabets latin et grec du IIIe au VIIIe siècles, remplacée par la minuscule caroline au IXe siècle), la KELT UNICODE, prend en compte cette particularité bretonne. LA KB CURVE, de même, et celle-ci imite la typographie ancienne avec cette lettre.

Il est également possible de créer un k barré avec un clavier standard sous Windows : à savoir  Alt + 42818 (Ꝃ majuscule) et Alt + 42819 (ꝃ minuscule).

N. B. : L’onciale n’a rien de breton, pas plus que la fonte VULCAIN utilisée par les Seiz Breur (« les sept frères », mouvement artistique créé en 1923 par un groupe d’artistes bretons, dont Jeanne Malivel ou René-Yves Creston, inspiré du mouvement britannique Arts and Crafts dont William Morris est un des représentants), mais elle est associée dans l’esprit du grand public à l’écriture bretonne.

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